Le numérique, une industrie très polluante

Techno-envi

La période des fêtes rime souvent avec surconsommation. Que ce soit pour des cadeaux à offrir à nos proches, pour des achats personnels, ou encore des impulsions alimentées par des soldes qui n’arrivent qu’une fois par année, ces dépenses peuvent faire des dommages importants à nos portefeuilles respectifs. Au-delà de cet impact économique, ces habitudes ont également un impact sociaux, écologiques, voire même politiques. C’est dans cette perspective que la Journée sans achat s’insère : il s’agit d’une occasion de se questionner sur nos habitudes de consommation, et tenter de réduire les achats qui entraînent souvent du gaspillage. L’article qui suit se penchera sur les conséquences de notre consommation accrue d’électronique : de leur fabrication, jusqu’à ce qu’ils deviennent des déchets, en passant par l’utilisation que nous en faisons au quotidien.

 

Quand fabriquer un cellulaire revient à fabriquer des déchets

pollution cellulaire

© Les Amis de la Terre France

Les appareils électroniques que nous utilisons au quotidien sont devenus indispensables à nos vies. En 2010, il y avait en 8 et 10 milliards d’appareils dans le monde (1 milliard d’ordinateurs, 2 milliards de téléphones cellulaires et de 5 à 7 milliards d’objets connectés); Entre 2007 et 2017, 8,5 milliards de téléphones intelligents ont été fabriqués; Nous changeons de cellulaire tous les 18 mois, même si dans 88% des cas, le dernier fonctionnait encore

Toutefois, malgré leur importance dans nos vies, nous ne nous questionnons pas souvent sur leur provenance, ou encore sur la façon dont ils sont fabriqués.

Dès les premières étapes de sa vie, le cellulaire que vous avez probablement dans votre poche en ce moment même a un impact écologique important. La phase de fabrication est particulièrement polluante. Paradoxalement, dans l’ère numérique, plus on « dématérialise », plus on utilise de matière. Plus on miniaturise et complexifie les composants, plus on alourdit leur impact sur l’environnement. Un phénomène qui s’explique par l’exigence de pureté des éléments utilisés qui s’obtient par un procédé qui exige beaucoup d’énergie et de traitements chimiques

La fabrication d’un téléphone intelligent requiert 70 kg de matières premières et jusqu’à 50 métaux différents. Les métaux et minéraux qui le composent sont extraient dans des exploitations minières qui, pour la majorité, s’effectuent à ciel ouvert. Cela a pour conséquence principale de modifier de manière permanente le sol et l’ensemble du territoire touché. De plus, ces mines affectent la qualité de l’eau et de l’air, et contaminent le sol à cause des produits toxiques utilisés. Bien entendu, cette contamination s’étend aux sources d’eau, ce qui diminue l’accès à cette ressource dans les régions concernées.

La phase d’extraction n’est pas le seul problème. En effet, les minerais ne sont pas intégrés brut dans nos cellulaires ; ils sont transformés. 180 étapes sont nécessaires à la production des composantes électroniques de notre téléphone de qui entraine des taux élevés de pollution aux phtalates, solvants chlorés et métaux lourds dans les eaux de rejet

L’exploitation minière pose aussi des enjeux sur le plan des droits humains, notamment le droit à la santé. Elle est également responsable d’instabilité dans les zones ou l’on extrait les minerais. Les conditions de travail dans les mines sont extrêmement difficiles. Prenons l’exemple de la République Démocratique du Congo (RDC). Plus de 40 000 enfants travailleraient dans les mines de cobalt et de coltan (métaux nécessaires à la fabrication des batteries et des condensateurs).  Plusieurs groupes armés se financent par l’extraction de ces minerais déstabilisant notamment la région du Kivu.  Autre exemple : au Pérou, l’exploitation des mines de Zinc et de cuivre causerait la hausse des problèmes de saturnisme chez les enfants en raison de l’ingestion des poussières de résidus.

Autres conséquences de l’industrie minière : l’exploitation d’une mine dure généralement 10 à 20 ans et laisse des communautés sans autre activité économique viable une fois cette période terminée. L’implantation d’une mine rime aussi souvent avec la perte de territoire (notamment agricole) ce qui fait perdre l’autonomie des communautés en matière de moyens de subsistance.

Bref, l’industrie minière, responsable de la fabrication de nos appareils électroniques du quotidien, est loin d’être blanche comme neige – ni verte, d’ailleurs.

 

L’économie numérique moins verte qu’on pense

Centre de données

© Le Monde – Un centre de données de Facebook

L’utilisation de nos appareils a aussi un impact considérable sur l’environnement : consommations d’énergie et de matières premières, pollutions, production de déchets.

On pense souvent que le numérique est mieux pour l’environnement que le papier. Ça n’est pas tout à fait le cas. En effet, à l’échelle de la planète, « 10% de la demande énergétique provient du monde numérique ». Cela est problématique principalement dans les régions où l’électricité provient de ressources énergétiques non renouvelables, telles que le charbon, le gaz, ou le pétrole. On pourrait penser que l’impact environnemental de l’utilisation de nos appareils est négligeable, mais considérons ceci : le cycle de vie d’un simple courriel de 1 mégaoctet correspond à l’utilisation d’une ampoule de 60W pendant 25 minutes. Si l’on extrapole cela à l’échelle planétaire, l’utilisation énergétique quotidienne ne semble plus si minime.

Cette énergie est conservée dans des centres de données, qui utilisent eux-mêmes beaucoup d’électricité : « La consommation d’un data center typique (…) équivaut à la consommation d’une petite ville d’environ 20 000 habitants ». Ces centres sont en réalité l’hôte de dizaines de milliers de serveurs qui emmagasinent les données de nos appareils. Il est également à noter que ces centres d’infonuagique dégagent énormément de chaleur. Par conséquent, ils doivent être constamment refroidis pour continuer de fonctionner. Cela fait du Québec un lieu prisé pour ces types d’entreprises : le climat y est plus froid, et l’hydro-électricité, qui est une énergie verte, est desservie à un prix compétitif. Cela signifie que, pour l’usage quotidien de nos appareils électroniques, de multiples centres extrêmement gourmands en énergie sont nécessaires. Dans les pays où l’électricité provient de ressources non renouvelables, cela se traduit par des émissions de GES importantes, et par l’épuisement de ces ressources.

 

Des déchets dangereux

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Finalement, à la fin de la vie de nos appareils, ces derniers deviennent des déchets dangereux, qui sont pour la plupart enfouis, ou envoyés dans des pays en développement. Au Canada, le matériel électronique est enfoui, contaminant de plus en plus  le sol et les nappes phréatiques. Nos appareils créent donc une pollution sérieuse, d’autant plus que la gestion des déchets est problématique. Par exemple, la Convention de Bâle qui a été signée par le Canada nous empêche d’exporter nos déchets électroniques vers des pays en développement. Or, il n’y a pas de contrôle envers les États-Unis (qui n’ont pas ratifié la convention) : les déchets qui leur sont envoyés du Canada pourraient, à la place d’être dûment entretenus, être plutôt à leur tour envoyé vers la Chine, le Nigeria, le Ghana, l’Inde ou le Pakistan. Dans ces régions se créent des dépotoirs remplis de déchets électroniques, où des travailleurs pour la plupart sans masques ni gants s’occupent de séparer les pièces des appareils. Ces personnes, dont des enfants, se retrouvent exposées à des produits chimiques dangereux, et des effluves toxiques. Il s’agit d’un problème majeur, alimenté par la surconsommation des pays occidentaux.

Un autre phénomène vient amplifier la quantité grandissante de déchets électroniques : l’obsolescence, qui devient le symbole d’une société axée sur le gaspillage. En effet, l’obsolescence programmée est la dégénérescence accélérée d’un bien qui devient inutilisable, ou n’est tout simplement plus à la mode.Il s’agit d’une stratégie utilisée par les entreprises de divers domaines, dont celui de l’électronique : les appareils cessent de fonctionner, ne sont plus compatibles aux nouvelles technologies, ou sont tout simplement obsolètes vu les nouveaux modèles qui font constamment irruption. De plus, il est souvent difficile de trouver des pièces de rechange, de démonter les appareils, les rendant impossibles à réparer.

À ces soucis techniques s’ajoutent des considérations psychologiques ; d’ailleurs, la raison principale qu’évoquent les citoyens pour jeter un bien qui serait réparable est l’attrait pour de nouveaux produits plus avancés. Résultat : entre 20 et 50 millions de tonnes de déchets électroniques produites chaque année dans le monde, selon le Programme des Nations Unies pour l’Environnement. De plus, nombre de ces appareils qui se retrouvent dans des sites d’enfouissement ou exportés dans des pays en développement sont recyclables, ou du moins le sont en partie. Présentement, au Québec, il existe plus de 1000 points de dépôt d’électroniques qui gèrent les matières recyclables (verre, plastique, aluminium) ainsi que les produits toxiques qu’ils contiennent (plomb, mercure, etc.). À ces centres s’ajoutent de nombreux organismes, pour qui des appareils qui fonctionnent toujours, mais qui ne vous conviennent plus, pourraient être d’une grande aide. Combinées, ces alternatives à la simple disposition des appareils pourraient régler une partie du problème de l’accumulation de déchets électroniques.

 

Des solutions existent

Il existe donc des solutions afin de réduire notre empreinte écologique liée à l’utilisation d’appareils et aux technologies. En tant que consommateurs, nous avons un certain pouvoir. Il commence dès le choix de remplacer ou non notre appareil. En effet, conserver ce dernier plus longtemps, par exemple en le réparant, demeure la façon la plus écologique de profiter des technologies. Garder son téléphone 30% plus longtemps permettrait d’éviter 65 millions de tonnes de CO2.

Si votre appareil se brise prématurément, il est également possible de s’informer sur la garantie légale, afin de demander au fournisseur/commerçant de le réparer. Dans le même ordre d’idée, il semble important de miser sur la qualité, car un produit durable a globalement un impact moins important sur l’environnement que plusieurs produits à usages éphémères. Comme réutiliser semble être la clef, pensez à louer, échanger, acheter usagé, et vous départir convenablement des appareils dont vous ne faites plus usage afin que quelqu’un d’autre puisse en profiter (plutôt que lui-même achète un bien neuf). Cette solution prend tout son sens quand on sait que le Canadien moyen a au moins 20 articles électroniques désuets dans sa maison.

Pour ce qui est de l’utilisation au quotidien des technologies gourmandes en énergie, il existe de nombreux trucs pratiques permettant de réduire considérablement son impact environnemental.

  • Taper directement l’adresse d’un site plutôt que d’effectuer une recherche Google émet quatre fois moins de GES.
  • Revoir le contenu de nos boîtes de courriels : en se désabonnant de listes de diffusion ou d’infolettres qui se retrouvent systématiquement à la corbeille, ou encore en réduisant la taille des pièces jointes aux courriels envoyés. Ces petits gestes limitent la consommation numérique ainsi que l’émission de gaz à effet de serre de manière considérable.
  • Nettoyez régulièrement votre boîte courriel, stockez et utilisez le maximum de données localement (disque dur externe, etc.)
  • Ne laissez pas les appareils ou les veilles allumés en permanence
  • Videz régulièrement le « cache» de votre navigateur

Ces pistes d’action ne font que mettre en lumière que ce sont nous, les citoyens consommateurs, qui ont le pouvoir économique de dire non. La Journée sans achat est un parfait exemple d’une communauté qui se mobilise et s’unit afin de trouver une alternative à la surconsommation qui nous consume. Certes, il reste beaucoup de travail à faire : de nos petits gestes quotidiens servant à réduire notre consommation personnelle, aux pressions incitant nos élus à créer des partenariats avec des entreprises plus vertes. En France, un appareil doit avoir une durée de vie minimale de 2 ans et les pièces de rechange doivent être disponibles pendant 10 ans pour permettre sa réparation en cas de problème. Plusieurs pays adoptent de telles législations pour protéger les consommateurs et éviter le gaspillage à grande échelle. Au Québec, la ministre Sonia Lebel a récemment annoncé que l’Office de la protection du consommateur mènerait des consultations publiques sur l’obsolescence des biens de consommation. Un travail de réflexion est amorcé, des solutions existent et sont mises de l’avant. Il ne nous reste qu’à agir!